KATHARSIS (Gil Prou et Oksana)
Préface du philosophe YVES PACCALET
La vengeance de la Terre
Longtemps, il y eut des prédictions de fin du monde. Elles étaient religieuses : Dieu, parfois Satan, un mauvais ange ou un génie sardonique et cruel, avaient décidé de mettre un terme aux aventures de l’homme ; d’ordinaire, parce que celui-ci avait été méchant, voleur, menteur, impie, blasphémateur, assassin, fornicateur ou sodomite. On ne rigolait pas avec la morale, dans les désastres passés. Les craintes de l’an Mil étaient gore. Les visions d’apocalypse, avec des épées de feu et des gouffres d’Enfer crépitants de flammes où tombaient les pécheurs, avaient un côté manga d’horreur.
De nos jours, la fin du monde, avec son cortège de désastres individuels et collectifs, continue de hanter ceux qui croient aux contes, à Nostradamus ou aux Jugements derniers décrits dans les Livres saints. Mais une nouvelle catégorie de visionnaires s’est ajoutée à la liste des amateurs de frissons prospectifs : d’une part, les auteurs de science-fiction, qui adorent mener leurs héros dans les ruines des civilisations anéanties ; et, d’autre part, les scientifiques – les vrais. Les écologistes de la tendance catastrophiste. Ceux pour qui l’invasion du minuscule et fragile vaisseau spatial Terre par notre espèce avide, agressive et imprévoyante, ne peut mener qu’à des scènes de raréfaction et de conflit ; de guerre ordinaire ou nucléaire ; d’effondrement de la variété biologique ; d’épidémies mondiales ; ou de chaos climatique avec avancée des déserts, inondations, fusion des glaces polaires, montée du niveau des mers, ouragans déchaînés et famines affreuses…
D’autres scénarios existent : la disparition de l’homme devient un thème de réflexion comme de fiction. Ces hypothèses sont toutes plus spectaculaires, donc littéraires, poétiques, dramatiques, fantastiques, humoristiques ou drolatiques les unes que les autres. Par exemple, nous pourrions assister (et participer !) à une réédition de la fatale mésaventure survenue aux dinosaures et à quatre-vingt dix pour cent des espèces à la fin de l’ère Secondaire, voici 65 millions d’années : une météorite géante, venue du fin fond du système solaire, et qui percute notre pauvre monde…
Ou bien encore, nous pourrions subir une colère du cœur même de notre globe…
À l’exception de ceux qui y vivent, de quelques touristes et de rares concurrents de « Questions pour un champion », nul ne connaît le lac Toba. Il occupe le centre de l’île indonésienne de Sumatra. Il est immense : environ 100 kilomètres de longueur sur 30 de largeur. C’est la caldeira, le vaste « chaudron », aujourd’hui rempli d’eau (on y trouve même une île dans l’île nommée « Samosir »), d’un volcan dont l’éruption désastreuse et formidable, dix mille fois plus puissante que celle du mont Saint-Helens aux États-Unis, ne fut pas loin d’anéantir l’espèce humaine il y a de cela 75 000 ans. Le prodigieux nuage de poussière envoyé dans la stratosphère par ce cataclysme se déploya autour de la Terre et fit un voile à la lumière du Soleil. Plusieurs années d’intense refroidissement climatique en furent la conséquence, tandis que s’abattaient des déluges de pluies acides qui stérilisaient la terre et la mer.
Notre espèce (oui : nous, les Homo sapiens, les « hommes sages » comme nous nous baptisons avec une vanité délicieuse et délirante à la fois) en était à mi-parcours. Elle avait commencé son aventure en Afrique orientale, il y a environ 150 000 ans. Et c’est ainsi, dans les catastrophes de son moyen âge, qu’elle faillit arrêter son parcours… En ce temps-là, la science vous le dit, elle fut réduite à quelques milliers de sujets assoiffés, affamés, terrorisés, incertains du lendemain, souvent même sans espoir, mais qui survécut au déchaînement des éléments, et dont nous sommes, aujourd’hui, tous issus. Tous cousins, tous rescapés des fureurs du Toba de Sumatra…
Nous avons des raisons de penser que l’humanité actuelle est une miraculée. Mais que, lors du prochain cataclysme, elle pourrait figurer au rang des victimes définitives.
Cette histoire de lac Toba n’a évidemment rien à voir avec le magnifique Katharsis, que nous offrent Oksana et Gil Prou.
Mais peut-être quelque chose tout de même…
Au lecteur de se jeter dans l’intrigue d’un roman où la caste des méchants se livre à cet ultime chantage : la vie ou la mort de notre genre, sur une Terre qui a nourri plus d’un scélérat, et qui pourrait bien, un jour prochain, ne plus avoir envie d’en porter d’autres !
Yves Paccalet
Décembre 2009 |