PRIME TIME - Serena Gentilhomme / Claude Bolduc

ARIANE GÉLINAS pour BRINS D'ETERNITE No 23 (mai 09)
Claude Bolduc et Serena Gentilhomme sont des auteurs bien connus des lecteurs de littératures de l’imaginaire. Tant en duo qu’en solo, ils ont publié nouvelles et romans, dont les très réussis Histoires d’un soir et autres épouvantes (Bolduc) et Villa Bini (Gentilhomme), sans oublier la nouvelle « Livraison exceptionnelle », que l’on peut lire dans le numéro 142 de Solaris, cette dernière consistant en quelque sorte une introduction à Prime Time.
Ils proposent ici leur première collaboration sous forme de roman, publié chez l’éditeur français Interkeltia. Prime Time, dont le titre réfère au créneau télévisuel où les plus fortes audiences sont enregistrées, se présente sur la couverture en tant que récit de science-fi ction satirique. L’appellation « science-fi ction » est peut-être ici quelque peu inappropriée, puisque le roman pourrait se dérouler dans deux ou trois ans seulement, l’univers présenté étant très similaire à celui de notre époque, en ce sens que peu de technologies nouvelles sont introduites, les actuelles trouvant tout naturellement leur place dans l’histoire (par exemple le SMS, la caméra, la télévision…). On retrouve même des mentions dans le récit de vedettes actuelles, aux noms plus ou moins trafi qués selon les cas, dont Pad Britt, Céline Grillon, Robbie Zombie…
De nombreux clins d’oeil à la culture québécoise et au cinéma, notamment italien, parsèment aussi le récit, tous plus cocasses les uns que les autres. Bref, les seuls aspects que l’on pourrait qualifi er de « futuristes » dans le roman consistent en l’ampleur prise par la téléréalité, qui jouit d’une immense popularité, ce goût pour le voyeurisme s’accompagnant d’un certain amoralisme (même si, en même temps, le puritanisme est aussi poussé à son paroxysme).
Quant à l’histoire en tant que telle, il s’avère quelque peu diffi cile de résumer en quelques lignes ce récit éclaté, qui n’est pas sans donner l’impression de zapper sans cesse d’une chaîne à une autre. Il y a d’abord Lou et Bernie, les tueurs sadiques et cannibales de la première partie, condamnés à une exécution en direct, en guise de fi nale à un documentaire live, les « Dossiers de l’inconcevable », qui retrace leur sanglant parcours. Cette partie, la plus réussie à mon avis, présente les deux meurtriers, par ailleurs écrivains, aux répliques aussi fi nes que cyniques. L’horreur est également au rendez-vous, tant dans la narration des crimes des deux anthropophages que par le biais des capsules tirées du site web des acolytes, bernilou.com, sur lequel ils postent des extraits de leurs méfaits. L’aspect « incisif » du livre est ici à son comble, brillamment rendu par l’écriture teintée d’humour noir des deux auteurs. La seconde partie nous propose pour sa part une seconde émission de téléréalité, en chute libre sur les cotes d’écoute cette fois, Prick Tease. L’enjeu de celle-ci est beaucoup plus convenu : un participant, Jed, téléspectateur assidu, se retrouve sur une île paradisiaque, où il doit résister au charme insistant de la siliconée Tana, qui emploiera des astuces, toutes moins subtiles les unes que les autres, pour le séduire. Alors que la première partie s’intéressait à l’aspect plus horrifi que du sensationnalisme télévisuel, c’est plutôt la sexualité qui est mise ici au premier plan, dans l’optique de charmer le spectateur.
Toutefois, le paradis s’avère plus ordinaire qu’escompté, puisque Jed n’est guère enclin à profi ter de l’île, préférant de loin son écran cathodique. Toute la banalité du spectateur type est ici brillamment rendue, de même que les angoisses de Tana, la star boulimique en déclin. Autre fi gure au comportement alimentaire excessif, Cendryne, qui devient au fi l du roman le personnage principal, permet de lier les deux parties du récit. Française obèse et fan de Céline Grillon, elle est aussi l’ex petite-amie de Jed et la plus exubérante groupie des deux meurtriers. Sa personnalité expansive, en général détestable, donnera le ton à la seconde partie, dans laquelle les criminels deviennent des personnages secondaires.


En défi nitive, Prime Time est un récit à la trame narrative imprévisible, composé de revirements multiples. L’écriture, aux descriptions souvent très cinématographiques (par exemple, « fondu au noir », « intérieur chalet »…) vient renforcer cet eff et de vertige. Mais le roman est aussi une critique sur le ridicule des téléréalités, qui cherchent sans cesse à repousser les limites du voyeurisme. Des émissions toutes plus grotesques les unes que les autres sont ainsi présentées dans le roman, que ce soit des séries mettant en scène des manchots (!), ou encore des obèses qui s’empiff rent sur uneîle déserte, ou le sans pitié « Facteur couilles », dans lequel les concurrents doivent accomplir des épreuves viriles…
En somme, Prime Time s’avère un roman déstabilisant, très habile tant dans sonécriture que sa narration, aussi audacieuse que son propos, servant en outre une bonne dose d’horreur et de satire, savamment rendue par les deux auteurs. Serena Gentilhomme et Claude Bolduc, invité d’honneur de Boréal 2009, seront d’ailleurs tous deux cette année au congrès, afi n de nous entretenir, entre autres, de leur dernier-né. N’hésitez donc pas à venir les rencontrer et à vous procurer une copie dédicacée de l’excellent Prime Time !



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