ADAE - Par Bertrand Bouton et Xavier Daniel
Prologue
La colère.
Chante, destin, chante la colère qui s’empare de moi.
Réjouis-toi de ces bouffées d’émotions incontrôlables qui m’envahissent, de cette envie de tout casser, de ce poing qui cogne sur la table à m’en faire mal.
Tu sais que je touchais du doigt l’ultime réponse, que grâce à cette connaissance la civilisation allait opérer sa mutation. Tu le sais, mais tu ne l’as pas permis. Salaud !
Moi, l’élu à qui aurait dû être révélé le secret des dieux, que me reste-t-il à présent ?
La colère, juste la colère.
Et surtout l’impuissance.
Immense, incommensurable lorsque, lassée, la fureur reflue comme l’océan à marée basse. Laissant un grand vide au centre de ma poitrine, un gouffre sombre et insondable en lieu et place de l’avenir radieux qui m’était promis.
Je te hais, destin capricieux, au moins autant que je me hais pour ma faiblesse. Le regard vitreux, la bouche pâteuse, je reste le cul planté sur ma chaise à la terrasse de ce boui-boui paumé, perdant le compte des bières qui défilent devant moi, tandis que le monde s’écroule.
Mais après tout, qu’il aille se faire foutre le monde ! N’est-ce pas ce qu’il mérite ?
Un grand rire me secoue auquel je me laisse aller sans retenue, faisant fi des regards interrogateurs posés sur moi.
Surtout rire, oui rire à la face des dieux, des puissants, du destin volage, de mes illusions perdues. Rire pour ne pas pleurer.
Quand il ne reste que le désespoir, il ne peut rien arriver de pire.
Une ombre passe soudain dans mon champ de vision, je relève la tête machinalement et j’aperçois le 4x4 qui se gare de l’autre côté de la rue. Je regarde d’un œil distrait le type qui en descend avec son incroyable costar large aux épaules, serré à la taille, son pantalon de zazou et ses chaussures en croco.
C’est un loup, tout droit sorti d’un dessin animé de Tex Avery, celui qui hurle comme un dément en présence de la Voluptuous Girl. Je le vois en compagnie d’un autre gars, plutôt le genre Droopy, à qui il me désigne du doigt. Je crois reconnaître le nabot, mais imbibé comme je le suis, son nom ne me revient pas. Il semble acquiescer à une question muette et le loup commence à marcher vers moi, ses yeux rivés aux miens. Je me demande comment il fait pour traverser la route sans se faire écraser puisqu’il ne me lâche pas du regard. J’en déduis qu’il a un pouvoir anti-collision.
Il glisse sa main à l’intérieur de sa veste, très lentement, comme au ralenti.
Je suis devant l’écran panoramique d’un cinéma hight-tech : son Thx dolby surround, relief et odorama. Lorsqu’il sort son calibre, j’ai quand même un doute. C’est si improbable.
Il s’arrête face à moi, de l’autre côté de la table.
Il me braque et je suis soudain dégrisé. La scène devient d’une clarté saisissante. Je distingue parfaitement les poils noirs sur ses doigts bagués d’or, la rutilance du 4x4 qui jure dans le décor, la petite fille rencontrée tout à l’heure qui traverse la rue et me sourit, les arbres qui s’agitent dans la brise à l’arrière-plan et les montagnes posées sur l’horizon. Je sens le parfum musqué du loup mélangé à l’odeur de graisse du flingue, à celle de ma propre sueur, de ma propre peur. Je ressens naturellement la tiédeur du verre dans ma main, la chaleur du bois de la table sous mes doigts. J’ai dans la bouche l’amertume de la bière et celle des regrets. J’entends le murmure de la vie partout autour de moi. Je perçois son doigt qui se crispe sur la détente.
Je goûte enfin pleinement la pureté d’un instant. Mort (lat. mors, mortis) : conclusion d’une vie, condition nécessaire de la Vie.
« Accepte ta mort totale et tu accéderas à l’immortalité » PAVU PAPRI |