L'apocalypse selon Neptune- par Natarajan

Chapitre II (extrait)

— J’ai décidé de devenir plus riche que Bill Gates.
 Il savoura cette remarque en mâchant le champagne, la tête haute, l’air absent, ajournant un gargarisme au dernier moment, tout en me faisant comprendre que je venais d’entrer dans le saint des saints, celui des rares élus à partager ce rêve de mégalomane. Je sentais déjà que c’était possible, la salle entière était devenue de la matière avec tous ses occupants, l’air devenait liquide, le pouvoir se répandait. Les consommateurs se transformaient en images, comme dans un film. C’était le diable ce type, mais si sympathique, une telle volonté, une telle ampleur.
 — Pourtant, tu pourrais déjà t’arrêter, j’en suis sûr. Et vivre de tes rentes.
 — C’est vrai, je pourrais voyager dans les palaces du monde entier, et en première classe dans les avions, en emmenant mes trois femmes et mes deux gosses, un précepteur, et ça ne boufferait même pas la moitié de mes revenus issus des intérêts, mais ce type devant moi, il m’énerve. Avec ses petites lunettes, son air de petit curé bien propre sur lui, oui, son air de ne pas y toucher, c’est un tueur. Il est devant, mon vieux. En quelques années, il est passé devant tout le monde, la claque, non, pour les autres !  Et moi dans le même temps, je ne suis pas encore l’homme le plus riche de France. La honte.
 — Franchement Maxence, es-tu bien sûr que le fric soit un sport de compétition ?  Quand tu auras ton bateau, ton île, internet sans fil à disposition au milieu du Pacifique, des maîtresses de différentes marques, toutes jeunes, achetées aux quatre coins de l’Asie, sur lesquelles tes légitimes fermeront les yeux vu que ce seront des masseuses seulement ; quand tu pourras te payer un ou deux Picasso par an, en traînant exprès à Londres ou à New York, tu ne seras toujours pas rassasié ?
 Il fut troublé que je prisse tout de suite son propre style, comme si j’absorbais sa vie et ses valeurs dans ma propre vision, et il se pencha, gourmand, vers moi, l’œil plein de malice,  mais rayé parfois d’ennui — révélant par là même qu’il serait définitivement insatiable.
 — Pour le moment tout ce que je touche se transforme en or, j’ai lancé deux ou trois peintres bidon qu’on s’arrache à Berlin, Zürich, et Kyoto, qui me renvoient l’ascenseur, j’ai créé des start-up revendues avant la débâcle dix fois leur prix, je vends au Japon du vin de ma propriété, en quantité industrielle et à un prix faramineux, que je suis parvenu à faire passer pour du top niveau en me ruinant en pub alors que c’est presque de la piquette, j’ai sept ou huit restaurants où j’invite les people les trois premières fois pour en faire des musts, dans trois capitales, je spécule sur l’art, fais fabriquer de fausses antiquités khmères et égyptiennes certifiées conformes pour les gros nantis des émirats, je me suis diversifié, sans compter toutes les entreprises honnêtes que mon consortium rachète régulièrement pour assurer les arrières, jusqu’en Pologne. J’ai des espions dans les ambassades de Chine et de l’Inde, pays qui boostent nom de dieu, et avec quelques enveloppes, je rafle de bonnes affaires, mais franchement Bill Gates est loin devant, (il se pencha et me fit un clin d’œil) c’est un défi de le rattraper. Je ne touche pas à la drogue, ni à la prostitution, ni au blanchiment de fric, ni au trafic d’armes, alors tenir le coup avec des moyens légaux, ce n’est pas si facile.
 — Je suis sûr que tu peux y arriver, dis-je, comme un bon entraîneur à son poulain, si tu le veux vraiment, tu peux le faire, mais en ce qui me concerne je ne pense pas que le jeu en vaille la chandelle. Quand tu as tout, et que tu sens que tu vas disparaître, tu risques de te rendre compte que l’éternité, ça ne s’achète pas. Quelle que soit ton offre.
 L’évidence était telle que j’avais sorti cela le plus banalement du monde, et la sobriété accentua l’effet. Il prit un air contrit, angoissé : « je vais m’emmerder mon vieux si je ne m’embarque pas dans ce projet, le cul ça distrait et ça fatigue, le voyage ça va un moment, boursicoter par satellite j’y laisse mes yeux pour une bouchée de pain, il me faut un projet de fond, tu comprends. J’ai quarante balais, et encore quarante ans pour y parvenir, qu’est-ce que tu en penses ?  ».
— Je suis pour que chaque être accomplisse son destin, Maxence, je n’ai pas varié là-dessus, et si tu dois devenir l’empereur du fric et déloger l’amerlock, je n’y vois pas d’inconvénient. Je suis sûr qu’arrivé là-haut, tu n’auras plus rien à te prouver, et que ton fric servira à des choses monumentales, énormes, positives. 
 Cette remarque le contraria, et il souffla trois ou quatre fois par les naseaux. Nous mangeâmes longtemps en silence, et il me jetait des regards à la dérobée, il m’enveloppait dans son feu astral, je sentais que rien ne pouvait plus me résister à moi non plus — mais je ne savais pas encore exactement ce que je voulais. Le regard stupéfait des consommateurs m’amusait. Maxence, en smoking du meilleur goût, nœud papillon en soie, Rolex en or, en tête-à-tête avec le mendiant du cinéma, en haillons ou presque, que toute la ville avait repéré devant le complexe des salles Pathé. Je me surpris à pouvoir encore ingurgiter du loup au fenouil, des ravioles, une tarte, et un sorbet cassis, tout en me préparant à l’estocade, car je savais que le diable garderait le meilleur pour la fin. Il me prit carrément la main, et sa vibration chaude et sèche remonta le long du bras, comme une légère électrocution, mais je le laissais faire, lui volant un peu de yang que mon corps finirait par utiliser. Puis il me tança, un regard profond, qui se donnait finalement, comme s’il abandonnait toutes ses défenses et se livrait définitivement :
 ­ — Arthur, je ne peux pas y arriver sans toi, tu sais, mais je vais te sortir de là. On va faire fortune ensemble, tu veux bien ?
 Il était irrésistible.