ARAL par Alex DARNEL

(extrait)

 

- Steph ? 
- Oui patron 
- Amène-toi, j’ai un petit boulot pour toi ! 
- C’est à dire que j’ai un petit travail urgent à finir et …  commençais-je
- Magne-toi le cul et fais pas chier ! Conclut la grosse voix à l’autre bout du fil
- Oui chef, tout de suite chef, à vos ordres chef soupirais-je, en raccrochant.

Roger Hatsfel, rédacteur en chef du grand magasine dans lequel je travaillais comme journaliste, était occupé à rouler une cigarette derrière son bureau. Il ne leva pas la tête quand il m’entendit rentrer, mais m’invita à m’asseoir de son épaisse main.
A cinquante-deux ans, cet homme, issu d’un milieu rural dans lequel on le rangeait d’emblée, avait le physique de l’emploi. Un mètre quatre-vingts, de larges épaules musculeuses et une stature de gladiateur en retraite. Et pourtant, cet homme d’aspect rustre et rugueux savait faire preuve d’une finesse et d’une intelligence qui conférait aussitôt à la méfiance quand on ne le connaissait pas. Tout à fait dans le genre du vieux loup déguisé en mère-grand qui amadoue le petit chaperon rouge par ses gentillesses.
Tout en continuant sa délicate opération de roulage, Roger poussa d’une main au devant du bureau une grande enveloppe marron. Je la pris et l’ouvris. A l’intérieur je découvris deux feuilles remplies d’annotations manuscrites et une pochette contenant des billets. Mon inquiétude monta d’un cran.
Je m’emparai du papier et commençais à lire.
- Aral ? C’est quoi ça ? Une marque de lessive ? Ironisais-je
Roger ôta son regard de sa clope
- Arrête de te foutre de ma gueule, Aral, c’est le nom d’une mer intérieure du Kazakhstan qui s’assèche et sur laquelle tu vas me faire un beau papier me reprit-il.
J’avais eu raison de me méfier.
- Eh ! Le Kazakhstan, c’est en Asie centrale ça, c’est ça que tu appelles un petit boulot ?
Roger balaya l’objection d’une main.
- Tu joues sur les mots, mon vieux Steph, c’est quand même pas la mer à boire tout de même ! blagua t’il.
Il alluma sa cigarette et tira deux ou trois bouffées.
- Tu pars demain à vingt-trois heures, je t’ai mis les billets et mes notes persos dans l’enveloppe. Pour le pognon, tu vois avec Juliette, hein ! Comme d’hab ! 
J’étais sans voix, partagé entre le plaisir de partir en voyage et la crainte d’être tombé sur un reportage pourri comme il en avait le secret. Roger fit le tour du bureau. La clope au bec, il nous noya dans un nuage de fumée acre. Il me tapota l’épaule en me reconduisant à sa porte.
- T’es un sacré veinard, tu sais, il paraît que les paysages là bas sont époustouflants, tu vas adorer me dit-il en me poussant dehors.