L'Arène des Géants - Par Jean-Michel Calvez
Prologue – 15 mars 2005
Venu de l'est, l'Écureuil traversa les flots gris plomb à sa vitesse maximale, basculé vers l'avant par son rotor arborant les couleurs vertes et blanches de la compagnie pétrolière. Le petit hélicoptère ne s'était pas annoncé, et ses quatre occupants ne respectèrent pas non plus la procédure d'approche en vigueur, lorsqu'ils franchirent à toute allure le rayon d'interdiction de cinq cents mètres autour de Viking III. L'Ecureuil se dirigea directement vers le plateau octogonal équipé du H conventionnel, oscilla un instant comme une abeille sur une fleur, puis se posa assez brutalement sur la plate-forme pétrolière où régnait une agitation inaccoutumée.
Il s'était à peine posé qu'en sortirent trois hommes au pas de course. Deux d'entre eux tenaient d'une main une mallette de cuir sombre, s'efforçant de l'autre de retenir leur cravate aspirée par le flux du rotor. Le troisième ne portait ni cravate, ni document d'aucune sorte, mais sa silhouette puissante était connue et respectée par tout le personnel ; tant ceux de Viking III que ceux d'une bonne douzaine d'autres plates-formes du même type en mer du nord.
— Voilà Thorensen, soupira un ouvrier en tenue de travail jaune fluo, les mains fourrées dans les poches. L'est pas dans un bon jour, il doit déjà savoir...
— C'est pas le nôtre non plus, de jour, si le boss trouve pas au plus vite une solution... commenta son collègue, scrutant d'un œil avide l'étrange scène qui se déroulait sous leurs yeux.
Le responsable de Viking III venait d'apparaître. Dans son genre, Torn Blomquist était lui aussi un dur à cuire. Cela dit, face à la carrure et aux colères légendaires du "viking", il ne faisait pas le poids. Les bras ballants, il attendit que s'approchent ses trois visiteurs.
— M'est avis qu'il va te lui passer un de ces savons, marmonna sous cape l'ouvrier en tenue jaune, tout en mâchonnant rêveusement un bouchon de stylo. J'aimerais pas être à sa place...
— À la place de Thorensen ? lança l'autre, à titre de boutade.
Le premier haussa les épaules puis tendit l'oreille, afin d'entendre le début de la confrontation. Uwe Thorensen ne prit pas la peine de saluer le directeur de plate-forme. Fort de ses cent vingt kilos, il se rua sur le chef de plate-forme et l'apostropha sans autre préambule.
— Où sont-elles ? Je veux les voir ! rugit le colosse.
Blomquist se tassa comme sous une averse de grêle, et chercha en vain à se défendre.
— Monsieur Thorensen, mes adjoints et moi-même avons prévu un briefing d'un quart d'heure pour vous résumer ce que nous savons. Ensuite, nous pourrons...
Les deux accompagnateurs de Thorensen échangèrent un regard sarcastique qui en disait long sur ce qu'ils pensaient de sa proposition. La mâchoire puissante de Thorensen se crispa et trembla, l'espace d'une seconde. Puis il explosa.
— Écoutez, Blomquist, je suis venu voir sur pièce, et non entendre vos discours de salon. Montrez-moi la tête de vos putains de trépans, et je vous dirai ensuite si la vôtre doit sauter pour faute grave, ou si je vous accorde provisoirement le bénéfice du doute...
Un sourire doucereux éclaira le visage de l'homme à la mallette fauve qui accompagnait le "viking". Celui-là était Halle Kühnberger, l'adjoint financier de Thorensen. Fort de ce premier coup direct assené, il se permit alors de l'achever d'un ton mielleux, plus insupportable encore.
— Mon cher Blomquist, nous perdons sept millions de dollars par jour, lorsque Viking III n'est pas en exploitation full time. Vous ne pensez quand même pas que ce sont des paroles qui vont nous faire avaler une perte sèche frôlant les quinze millions net, depuis deux jours !
Blomquist se tassa plus encore, puis il tourna les talons.
— Suivez-moi, vous verrez bien... gémit-il, l'air déjà épuisé, et écœuré.
* *
Uwe Thorensen essuya du doigt l'une des dents rongées de la tête de trépan. Sous la couche de boue à peine sèche, l'acier spécial au tungstène semblait avoir été laminé par un ponçage énergique. Forgée dans la masse, la tête supportant les jeux de mâchoires rotatives avait elle-même été faussée, comme écrasée par un choc frontal qui aurait irrémédiablement bloqué les roues dentées. Le "viking" se releva, essuya négligemment son doigt sur un listing informatique à sa portée, puis s'adressa à l'un des techniciens, près de Blomquist.
— Quel réfrigérant ?
— Habituel pour cette profondeur, monsieur Thorensen. Boues minérales de poudres chargées, eau de dilution, gazole épuré, un peu d'huile. Pression d'injection standard elle aussi...
— Avez-vous les relevés de température de réfrigérant... ?
— Bien entendu. Mais ils... ils ne vous apprendront rien. La température de denture est montée brutalement, en l'espace d'une seconde et... Jamais vu ça, de toute ma carrière...
— Moi non plus, susurra rêveusement Thorensen. Êtes-vous certain que la vitesse de descente était...
— Elle ne peut pas être anormale, monsieur. Vous le savez, puisque c'est la pression du front de coupe qui détermine en retour la vitesse d'avance du forage...
C'était une évidence pour tout expert du domaine. Mais il semblait que Thorensen prît un malin plaisir à cuisiner son directeur de plateforme et ses hommes, comme s'il attendait d'eux l'aveu d'une faute qui lui échappait encore. Thorensen et ses adjoints étaient descendus dans les ateliers de maintenance mécanique et hydraulique, au plus près des puits de forage. Et depuis dix minutes, ils assommaient d'un feu roulant de questions le directeur de station et ses ingénieurs.
— Normale ? Sans doute, admit Thorensen. Mais il faut bien qu'il y ait une bonne raison à ce désastre. N'est-ce pas ?
Il eut un léger temps de silence, puis une autre question lui vint à l'esprit.
— Et l'autre tête de forage... Qu'avez-vous dit qu'il lui est arrivé, dans l'autre puits ?
Blomquist baissa la tête et répondit d'une voix affaiblie par le doute, comme s'il redoutait quelque réaction violente de la part de son patron irascible.
— Eh bien, hum... elle est... restée en bas. Le peu qu'on en a remonté montre qu'elle a eu sacrément chaud, là-dessous...
Le second adjoint de Thorensen, qui ne s'était pas présenté jusqu'alors, prit enfin la parole pour exprimer une évidence qui semblait indiscutable.
— Admettez qu'un trépan au carbure ne peut se casser ainsi les dents que s'il rencontre une substance plus dure que lui. Or, dans le sous-sol de cette foutue planète, il n'est rien qui ne puisse lui résister, sauf à l'usure du temps. À moins, évidemment, que nous ne soyons en présence d'un filon de diamant brut ? Mais même le diamant est plus fragile ; il aurait explosé, du seul fait de la vitesse de rotation des dents de tungstène, et vous nous en auriez remontés des éclats par pleines poignées. Sans oublier que le diamant, ça ne se trouve pas sous la dent comme des bancs de thon dans l'atlantique ! Sinon, il y a longtemps que nous aurions changé d'activité n'est-ce pas ? Alors...
— Alors quoi... ? soupira Blomquist.
Il ne savait si l'homme de main du "viking" se payait sa tête en évoquant l'hypothèse stupide des diamants, ou s'il s'agissait d'une conjecture purement théorique énoncée pour le seul fait de ne rien exclure avant de disposer de preuves absolues.
— Alors, c'est qu'il y a autre chose, conclut l'homme, péremptoire. Et j'aimerais sacrément savoir ce dont il s'agit, ne serait-ce qu'à titre de curiosité personnelle.
— Sauf qu'on vous paye pour faire tourner cette affaire, l'interrompit brutalement Thorensen. Et pour pomper vos cinquante millions de dollars hebdomadaires, Blomquist ! N'écoutez pas Torleif, c'est la fibre scientifique qui parle en lui. Personnellement, je me fous de ce qui nous a bousillé deux trépans et presque trois jours de lourd en retard dans les soutes de nos tankers. Mais vous voyez ce qui vous reste à faire, pour réparer...
— Vous m'accordez les remorqueurs ? suggéra Blomquist avec un sourire contrit.
— Pas le choix ! rugit Thorensen. Pour cette fois, je vous accorde le bénéfice du doute, puisque les apparences vous semblent favorables, mais ne me refaites jamais ce coup-là, vous m'entendez, jamais. La prochaine fois, je vous colle dans un bureau à Oslo, à éplucher les comptes financiers des trente plateformes de la compagnie. Vous assisterez Kühnberger, nous lui cherchons justement un adjoint...
Halle Kühnberger afficha à nouveau ce même sourire mielleux et irritant et Torn Blomquist se jura qu'il ne travaillerait jamais sous les ordres de ce type. Plutôt démissionner !
Le jour même, en fin de soirée, six puissants remorqueurs venus du port de Stavenger, sur les côtes de Norvège, s'attelèrent à la plate-forme et la déplacèrent de quelques centaines de mètres vers le nord. Pourquoi le nord ? Parce qu'en l'absence de toute piste ou indice sérieux sur la cause de l'incident, n'importe quelle direction pouvait faire l'affaire a priori. Par chance pour la carrière pétrolière de Torn Blomquist, l'incident sur les têtes de forage ne se reproduisit pas et l'exploitation de Viking III put donc, bon an mal an, fournir à nouveau ses cinquante millions de dollars de brut à la semaine, pour remplir les coffres de la compagnie.
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