KATHARSIS par OKSANA & Gil PROU

extrait du Chapitre I

 

Singapour – 4 Juillet 2033

S’alimentant à la source de milliers de gouttelettes soigneusement accrochées à la paroi du verre, deux rigoles lumineuses s’écoulent vers la table métallique.
L’homme obnubile un instant son regard à la confluence de cette buée tenace et des minuscules cascades qui évacuent l’excès de condensation. Il adore cet instant de la journée et la furtive sensation de fraîcheur s’exhalant de cette vision anodine.
Johnson Soackley apprécie Singapour, son climat équatorial, sa luxuriance. Il songe à cet instant à sa fiancée malaise, Shahrizat. Son sourire magique envahit immédiatement son esprit.
Il est heureux. La vie est merveilleuse.
Tout en épongeant discrètement la sueur qui moire son front, il se remémore brutalement que cette analyse est égoïste car la vie est infiniment plus difficile que par le passé. La planète est surpeuplée, polluée, surchauffée ; affamée. Le baril de pétrole dépasse allègrement les 500 $, les forêts tropicales primaires n’existent plus que sous la forme de lambeaux épars, les glaciers de montagne et la banquise boréale ont presque totalement disparu. Les émeutes de la faim se sont transformées en révoltes généralisées. Puis en guerres. 
Enfin, l’accès à l’eau, le bien le plus fondamental qui soit avec l’air, n’est plus accessible à quatre milliards d’êtres humains. 
Etre heureux, ou simplement prétendre l’être, est donc très égoïste en 2033, même lorsque l’on dirige le service financier d’une très grande entreprise aéronautique anglaise dont le siège prospère à Singapour. Mais c’est parfois si bon d’être égoïste…
Assis comme chaque matin à la terrasse de l’Osmundia Tavern qui se niche douillettement tout en haut d’Orchard Road, Johnson Soackley profite pleinement de cette oasis de fraîcheur qui rend supportable une atmosphère saturée d’humidité en raison de l’extrême proximité de l’équateur.
Il se retourne un instant sur sa gauche et sourit machinalement à une jeune femme dont la blancheur liliale du teint révèle les longs séjours au sein d’austères bureaux climatisés.
A l’évidence, sa voisine se méprend sur le sens de son sourire et se mure instantanément dans une attitude  revêche. Johnson s’en amuse.
Qu’importe, il va falloir partir pour le centre de la ville et rejoindre le siège de la KLHA. Niché au sein d’une imposante tour de verre et d’acier, celui-ci culmine à deux cent mètres au-dessus du port.
Afin de glaner une ultime bouffée de fraîcheur, le financier s’empare du verre ruisselant de buée.
A l’instant précis où il incline légèrement la tête en arrière, une formidable stridulation déchire l’azur. Surpris, il s’étrangle, inondant sa chemise et son pantalon jusque là immaculés. Puis il tousse quelques instants avant de chercher l’origine de ce bruit surprenant.
Synthétisant les informations bouillonnant continûment au cœur de la noosphère, les écrans géants qui pulsent le long d’Orchard Road affichent tous la même image : celle du présentateur vedette de la principale télévision singapourienne.
La mine grave, l’homme est blême. A l’évidence il intervient afin de communiquer une information très importante. Mais le brouhaha rend inutile toute tentative d’écoute.
Comme l’immense majorité des consommateurs qui l’entourent à cet instant, Johnson ajuste le réglage de la sonde qui transmet les ondes sonores via les os de sa boîte crânienne.
Le journaliste s’exprime d’une voix étrangement monocorde.
Sa présentation étant déjà entamée depuis quelques secondes, le financier anglais ne saisit pas tout de suite le sens réel de l’intervention de l’homme qui monopolise les centaines d’écrans habituellement bigarrés d’images aux couleurs criardes. Il comprend toutefois rapidement qu’un groupuscule écoterroriste vient d’envoyer simultanément à quelques grands médias mondiaux une menace à l’échelon planétaire.
L’un des premiers points évoqué se résume en lettres de feu : l’ultimatum prendra fin dans 18 jours. Mais quel ultimatum ?
Et que se passera-t-il dans 18 jours ?
Les propos du présentateur étant tout sauf clairs et concis, Johnson active fiévreusement son xylic dont la forme ovoïde singe un galet ourlé de tonalités aigue-marine.
Après quelques essais infructueux, il capte enfin le son et l’image d’une télévision japonaise qui a préféré aller à l’essentiel. Elle diffuse directement le texte dactylographié que les activistes ont fait parvenir par courrier à quelques networks ciblés, démarche étrange et presque baroque à une époque où 99% de l’information circule électroniquement.
Le xylic est un fantastique outil de communication, mais sa petite taille et la surabondance des fonctions embarquées impliquent une lecture attentive et lente.
Conscient de l’importance du message, l’homme d’affaire se contraint à modérer sa fougue et son envie de lire vite et mal cette revendication conditionnée par un bien étrange ultimatum.
18 jours…
Plissant les yeux, s’immergeant dans le texte qui défile afin d’en capter toutes les nuances, Johnson Soackley découvre avec effroi ce que le monde entier décrypte en même temps que lui.
L’organisation écoterroriste qui se fait appeler « Katharsis » orchestre théâtralement trois revendications fortes qu’elle résume ainsi :

« L’Homme a failli à sa mission !
S’étant arrogé tous les pouvoirs sur Terre, il devait protéger sa propre espèce, la planète qui le nourrit et tous les êtres qu’elle abrite.
Il n’en est rien. L’être humain démontre chaque jour un peu plus qu’il se complaît dans une démarche suicidaire et aveugle.
Ne respectant ni les autres hommes, ni son environnement, il met délibérément en péril l’équilibre de la Nature en niant obstinément les fondements même de son existence sur Terre : la fraternité, le respect des autres et de soi-même, l’altruisme et la précellence absolue de l’Amour. 
Détruisant les ressources de la planète, anéantissant les forêts tropicales, polluant chaque jour un peu plus les océans et l’atmosphère, l’Homme a initié le plus invraisemblable suicide collectif qui soit.
Ceci doit cesser !
Dans certaines religions on prétend que Dieu a créé le Monde en six jours.
Notre association -elle s’appelle aujourd’hui « Katharsis », mais nous lui donnons un nom différent chaque jour- accorde trois fois plus de temps à l’humanité et à ses dirigeants pour se reprendre et reconstruire un monde plus équitable et plus harmonieux.
18 jours… pas un de plus !
Si les trois revendications que nous résumons ci-dessous ne sont pas validées par les dirigeants de tous les pays du monde dans le cadre solennel d’une Assemblée Générale des Nations Unies, nous mettrons en œuvre une mesure de rétorsion exceptionnelle par son ampleur et sa gravité.
Cette sanction sera si terrifiante, si définitive, que la civilisation basculera dans le chaos en quelques semaines. Chaos qui préludera, peut-être, à la disparition progressive d’une arrogante espèce qui prétend dominer le monde alors qu’elle est totalement incapable de réfréner ses instincts les plus vils.
« Katharsis » communiquera dans trois jours le scénario que nous avons préparé à votre attention.
Nous apporterons aussi une preuve irréfutable qui confirmera nos assertions et le colossal potentiel de destruction que nous maîtrisons désormais ».

Abasourdi, Johnson s’éponge nerveusement le front et tente d’éliminer la sueur qui s’insinue sournoisement dans ses yeux.
Il observe son environnement immédiat. La vie semble s’être pétrifiée au sein de cette mégalopole toujours grouillante de mille conversations simultanées. Hormis le présentateur qui continue à pérorer en s’efforçant d’harmoniser son teint à la lividité malsaine de sa chemise, chacun se tait, scrutant les écrans disséminés le long de la grande avenue arborée d’essences tropicales, ou fixant désespérément son xylic.
Comprenant que l’instant est exceptionnellement grave, le financier s’essuie une dernière fois le visage avant de se replonger dans la lecture de cette ahurissante revendication lourde de menaces.

« Nous précisons que ce chantage -nous revendiquons pleinement l’emploi de ce terme- n’ayant aucun caractère crapuleux, nous n’exigeons nulle rançon. Nous voulons simplement des engagements formels de la part des Nations Unies et des gouvernements des 210 pays qui y siègent actuellement.
Afin d’éviter toute digression inutile, vous aurez peu de contacts avec nous jusqu’à la date fatidique fixée pour la fin de cet ultimatum non négociable, c'est-à-dire le 22 Juillet 2033 à 3 heures GMT.
Nos revendications sont au nombre de trois. 
Les deux premières concernent le respect de la planète. La dernière concerne le respect de la personne humaine. Les 8 milliards d’habitants qui s’entassent actuellement sur la poubelle insalubre que l’on s’obstine à nommer Terre, conviendront aisément que ces doléances constituent un strict minimum.
En conséquence, nous exigeons qu’un engagement définitif soit pris afin de diminuer de 50% les émissions de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Cette décision doit être confirmée dans un délai de 18 jours. Elle devra être scrupuleusement respectée à travers des actions concrètes, opérationnelles et vérifiables. Toute fourberie de la part des décideurs concernés sera cruellement sanctionnée. En cas d’acceptation de la part des gouvernants de tous les pays du monde et des principaux décideurs économiques, notre menace restera active.
Toute trahison ultérieure provoquera l’Apocalypse.
Les Protocoles de Kyoto, de Perth et de Vancouver, ont démontré l’inanité des efforts visant à diminuer l’accroissement de l’effet de serre dont nous sommes tous les responsables directs.
La situation est catastrophique et les prévisions pour la fin du siècle sont affolantes.
On évoque désormais des augmentations de la température moyenne de l’atmosphère pouvant frôler les 10° entre le début du XXIe siècle et 2100. En conséquence, un reflux de 15 ou 25% des émissions de gaz à effet de serre ne suffirait nullement à endiguer le processus entamé depuis quelques décennies.
Une diminution de 50% constitue donc un strict minimum. Afin de conforter notre propos et la légitimité de nos exigences, nous donnerons ici deux exemples qui se suffisent à eux-mêmes.
Le premier est immédiatement visible en dépit du fait que l’humanité fait de louables efforts pour occulter de sa conscience collective ce drame récurrent.
Chacun sait que l’eau potable constitue le « sang de la Terre ». Or l’un des effets cruciaux du réchauffement climatique se traduit par l’assèchement progressif des réserves d’eau douce. Des températures moyennes en élévation permanente provoquent la fonte accélérée des réserves glaciaires qui se transforment ainsi en eau salée.
Mais ce n’est pas le manque d’eau douce qui tue, c’est son impureté.
Actuellement, 20 000 êtres humains décèdent chaque jour en raison d’une carence en eau ou à la suite de la consommation d’une eau souillée. Un enfant meurt toutes les quatre secondes !
Ce massacre s’effectue dans un affolant silence médiatique et la situation sera bien pire encore lorsque nous serons neuf milliards d’individus à nous partager des réserves de plus en plus déficientes.
Le second exemple est effrayant à moyen terme et fait référence à l’hypocrisie des comportements humains lorsque les notions de pouvoir entrent en jeu.
Une observation géopolitique attentive du monde actuel met en évidence un élément essentiel que les Nations Unies occultent. Cet élément est d’une simplicité déroutante et apparaît à la lecture d’une carte : il existe actuellement 260 bassins hydrologiques partagés entre deux ou plusieurs nations.
Dans un monde assujetti à une réelle pénurie en eau et où les réserves fluviales constitueront un bien beaucoup plus précieux que l’or, on constate que cette répartition hydrologique constituera le terreau de 260 guerres potentielles à l’horizon du siècle à venir.
Il ressort de ce qui précède que le ralentissement immédiat et très sensible des émissions de gaz à effet de serre, constitue un strict minimum si l’Homme actuel veut préserver l’avenir de ses descendants. Cette exigence symbolise donc la clef de voûte de nos doléances.
Afin d’être vérifiable par les gouvernements et par nous-même, cette mesure concernera quatre secteurs essentiels de la vie économique mondiale : l’énergie, les transports, l’agriculture et l’industrie. Nous excluons les émissions de gaz à effet de serre liées aux activités domestiques, car elles sont beaucoup plus difficiles à contrôler.
« Katharsis » complète cette première requête par une seconde exigence incontournable et de bon sens : l’arrêt immédiat et définitif de la déforestation des zones tropicales.
Les forêts constituant simultanément le poumon de la planète, un important réservoir d’eau douce, des puits de carbone très efficaces et le vivier de presque tous les médicaments du futur. Abattre un arbre tropical est donc un crime.
Notre ultime revendication concerne la disparition immédiate et définitive de l’esclavage moderne lié à des contraintes purement économiques. Or il y a deux fois plus d’esclaves dans les pays pauvres en 2033 qu’il n’y en avait dans le monde entier au début du XIXe siècle !
En conséquence, nous exigeons que les Nations Unies fassent signer par tous les pays concernés (ils sont une cinquantaine au moins, et parfaitement connus de tous) une Charte rendant illégal l’esclavage économique, car lorsqu’un homme est totalement privé de liberté de choix… il est esclave ! Et l’absence apparente de chaînes ne modifie guère l’asservissement et la dépendance.
Cet engagement préciserait les modalités de lutte contre ce fléau et sanctionnerait impitoyablement toutes les personnes qui continueraient à se livrer à cet odieux trafic.
« Katharsis » sait parfaitement qu’il sera très difficile d’harmoniser en moins de 18 jours toutes les ambiguïtés liées à notre aveuglement. Il sera tout aussi difficile d’éliminer les conflits d’intérêts qui opposent certains pays et les grands groupes industriels.
Il sera probablement plus difficile encore d’endiguer les égoïsmes individuels.   
Mais nous n’avons plus le choix si nous désirons mettre en œuvre une véritable vision holistique du Monde.
Nous reviendrons sur cette notion capitale qui permettrait enfin d’interrompre l’omniprésent principe de domination au profit d’un principe d’association plus serein et fécond pour l’avenir.
Deux alternatives s’offrent à l’humanité désormais. Soit elle arrête le massacre écologique, social, économique et humain, qu’elle généralise depuis quelques décennies ; soit elle disparaît et la majorité des espèces vivantes avec elle.
La seconde hypothèse étant intolérable, il faut agir vite.
« Katharsis » vous convie donc à sortir vertueusement de cette impasse en réagissant immédiatement.
C'est-à-dire en moins de 18 jours.
Comme cet ultimatum pourrait s’assimiler à une plaisanterie orchestrée par des personnages en quête d’une notoriété douteuse, nous communiquerons dès le 7 Juillet plusieurs éléments qui conforteront l’urgence de votre prise de décision, tout en dessinant les prémices du cataclysme qui affectera la planète si nos revendications ne sont pas suivies d’effet.
Cette catastrophe sera si terrifiante, si lourde de conséquences néfastes pour l’avenir, que les décideurs du monde entier ne pourront qu’accéder à nos récriminations légitimes.
Nous insistons sur le mot légitime, car les décisions courageuses que vous devez prendre maintenant sauveront les générations futures de l’enfer que nous leur concoctons chaque jour un peu plus.
Il est temps que les femmes et les hommes responsables comprennent enfin que l’Homme est au bord de l’abîme.
« Katharsis » n’accepte pas cette fatalité. Et c’est pour cette raison qu’il est parfaitement inutile d’essayer de savoir qui nous sommes.
Seules nos exigences doivent vous préoccuper.
Sachez seulement que nous sommes assez nombreux pour accomplir notre destin et ses funestes conséquences, tout en étant trop peu nombreux pour que vos services de renseignements nous démasquent avant l’instant précis qui crucifiera l’humanité.
Vous avez 18 jours pour combattre votre propre aveuglement et réagir. Sans cela, l’Apocalypse dévastera notre planète le 22 Juillet à 3 heures GMT.  
Nous appelons ce cataclysme : Ekpyrösis, mais chacun peut lui donner le nom qu’il préfère. Armageddon, Apocalypse ou Fin du Monde conviendront tout aussi bien. Ce détail est sans importance. Seules comptent nos revendications et votre capacité à réagir vite et bien.
Le moment est venu d’optimiser le temps, de se poser les bonnes questions. D’apporter enfin les bonnes réponses.
Sans cela un bain de sang et de larmes scellera définitivement le sort de l’humanité.
Réfléchissez vite. Décidez bien.

« Katharsis ».

Noosphère : Prémonitoirement imaginée par Teilhard de Chardin, la noosphère est une structure immatérielle qui contient les connaissances de l’humanité, le traitement de l’information et les réseaux qui véhiculent cette information.

Katharsis : Le mot vient du grec. Il signifie purgation des passions par le moyen d’une représentation dramatique.

Les puits de carbone sont des réservoirs naturels -essentiellement la végétation et les océans- qui stockent les excédents de carbone.

L’holisme s’oppose au réductionnisme et privilégie l’analyse du tout au détriment de l’analyse de ses parties. Générant une vision globale des phénomènes, l’holisme s’inscrit parfaitement dans les domaines d’études de l’humain, du biotope, ainsi que dans l’élaboration de nouvelles théories cosmologiques.