Le Rare - Par Didier Talmone

 

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Il portait des culottes et des bottes de moto, un blouson de cuir noir avec un nègre sur le dos. Un nègre, ouais ! Un nègre noir !
Dans le bar plein à craquer, le brouhaha cassa net. Une onde de silence taillée en pointe vint se ficher en travers de l’entrée. Ensuite, mise en scène parfaitement exécutée, un coup de vent s’engouffra par la porte restée grande ouverte poussant l’étranger au blouson de cuir à faire un pas dans la lumière… Lui et le noir sur son dos étaient couverts des pieds à la tête d’une boue verdâtre et luisante dont tout le monde connaissait l’origine : le marais. A cet instant précis, les esprits et les choses du lieu pressentirent confusément qu’un bouleversement était en marche : deux étrangers venaient de débarquer à Vert-Mariales, couverts de la boue puante du marais.
Lame de fond, déferlante, qui balaye tout sur son passage comme une colère écumante et muette. On le sentait, quelque chose venait d’arriver. Une chose inéluctable et encore invisible à laquelle personne n’échapperait.
Un râle, ou quelque chose qui y ressemblait, mit fin au silence encroûté dans la fumée du bar. Il était sorti, ce râle, du ventre de l’étranger. Les yeux injectés de sang, le souffle court, il peinait sous le poids de son compagnon noir. Ce n’était pourtant qu’une demi-portion, un maigrelet empaqueté dans une sorte de couverture comme un bébé africain sur le dos de sa mère. Il semblait évanoui. Ou peut-être bien mort.
Planté derrière son comptoir, la gueule coincée par une crampe de dégoût, le patron fixait les étrangers boueux sans arriver à y croire vraiment. Et voilà ! pensait-il, l’histoire se répétait, inlassablement. Elle bégayait, l’histoire, elle radotait, empêtrée dans sa propre vieille trame usée. Dans l’embrasure de la porte toujours ouverte, un éclair bleu zébra le ciel crépusculaire, l’orage éclata et tout fut dit. Presque. Restait encore l’odeur que le courant d’air de l’entrée disséminait à travers la salle en un soupir écœurant. Puanteur du marais et de sa brume ! Ramenée toute crue par ces deux-là qui étaient d’ailleurs. Odeur de souffre et d’œuf pourri que tout le monde aurait voulu oublier. L’étranger s’avança en chancelant vers le comptoir, muraille dressée à l’autre bout de la salle. Ses jambes flageolèrent un instant. Peut-être allait-il tomber. Sûr qu’il allait tomber… Qu’il tombe ! L’assistance retenait son souffle, elle jaugeait l’étranger et ses chances de rester debout encore longtemps.
Derrière le zinc, Babel Murano, patron barman de deux mètres zéro sept, hocha la tête à plusieurs reprises. Dix ans, au moins, que des étrangers n’avaient pas mis les pattes ici. Et ceux-ci semblaient ne pas être plus malins que leurs prédécesseurs. Ah ! Il en avait vu des comme eux, à la belle époque, des grands, des petits, des gras et des maigres, des pontifiants et des canonisés. À moment ou à un autre de leur histoire, la fatalité les avait toujours recrachés dans son bar comme autant de mollards gluants, à moitié morts de fatigue, puants et couverts de boue de l’âme aux pieds ! Il en avait vu, oui, source inépuisable d’emmerdements, venir s’échouer chez lui. Et à chaque fois, il n’arrivait pas à y croire… Pourquoi ? Pourquoi les étrangers allaient-ils toujours se fourrer dans le marais avec cette obstination déconcertante et suicidaire ? Quelle maladie les poussait ?
En accostant au comptoir, le porteur de noir fut troublé par la taille mamouthienne du barman. Il se sentit minuscule et soudain terriblement las. Le temps était sans doute venu de rendre son compagnon à la dure loi de la gravitation universelle. Personne ne fit le moindre geste pour empêcher le noir et sa couverture boueuse de se répandre au sol.
- Il faut appeler le SAMU, fit-il dans un souffle..
« SAMU ! » Dans l'assemblée, une rumeur discrète frémit, puis l’attention redoubla.  Silence, odeur, regards inquisiteurs… Babel Murano prit un air faussement décontracté qu’il nuança d'un sourcil élégamment abaissé sur un coin d’œil. Paré de cette mimique impressionnante de pur dédain, il dit :
- Ouais, c’est ça ! Et la Garde Républicaine aussi pendant qu’on y est. Lavage, mixture et couchage. Faites pas le malin.
- Mais je ne fais pas le malin, je veux juste que mon ami soit hospitalisé.
Babel ne put empêcher un petit sourire malingre de fleurir sur ses lèvres. « Hospitalisé » ! Parmi toutes les conneries qu’il avait entendues dans sa carrière, celle-là était d’un calibre intéressant.
- Coup de marais, coupa-il en hochant la tête négativement. Il n’y a rien d’autre à faire qu’un bon coup de jet. Mixture et couchage après, je vous dis, faites pas le malin.
La première tentative de communication entre ces deux civilisations intelligentes n’alla pas plus loin. L’homme au blouson de cuir n’arrivait à tirer de ce qu’il venait d’entendre aucune signification précise. Le géant parlait un langage codé. Quant à Babel Murano, l’étranger était encore un de ces fieffés cons qui pensait tout savoir et ne comprendrait jamais rien. Le silence partit une nouvelle fois ronger l’espace entre les tables, entre les attablés, autour de leurs visages congestionnés, dans les trous de leur nez et partout alentour.
Au bout d’un temps, tout au bout, Babel Murano reprit l’initiative. Il fallait se débarrasser de ces deux choses puantes garées là-devant, entre sa clientèle et lui. Il fallait les ranger quelque part, hors de vue, le plus loin possible, et tenter de les oublier vite fait.
 - Baptiste, Berthier ! gueula-t-il à l’assemblée en montrant le noir.
- Pourquoi nous, protestèrent deux types assis à la même table ?
Babel Murano ferma sa main et sortit le pouce qu’il lança par-dessus son épaule vers le tableau noir accroché au mur derrière lui. L’ardoise en véritable ardoise était couverte de chiffres inscrits à la craie d’une écriture appliquée. Deux colonnes étaient plus longues que les autres, bien plus longues.
- Pour ça !
Les deux hommes se levèrent en ronchonnant, empoignèrent la couverture et la chose qu’elle contenait, l’emportèrent sans trop d’effort. La couverture brancard gazouillait. Il y avait quelque chose dedans qui se prenait pour un bébé. Quelque chose dont on voyait les jambes maigrelettes et maculées de boue pendre à l’extérieur.
- Vous me rincez ça et vous me le montez dans la bleue, lâcha Babel. Et frottez bien sous les bras ! ajouta-t-il avant que les deux brancardiers d’occasion ne disparaissent.
- Qu’est-ce que vous allez lui faire ? demanda l’étranger passablement inquiet.
- Ne vous en faites pas, on va bien le mixturer.
- Le mixturer ?
- Ouais ! Cherchez pas à comprendre, il n’y a que ça à faire.
L’étranger prit une grande inspiration. En expirant, il exhala bien involontairement un rot qui sentait l’œuf pourri.
- Désolé ! s’excusa-t-il en portant la main devant sa bouche. Vraiment… Désolé. C’est la brume du marais, je crois. Dieu m’est témoin que l’essence primordiale est contenue dans l’entité qui baigne votre marais. Et son odeur, bénite entre toutes, est partie de lui-même.
Babel Murano ne put retenir ses sourcils qui montèrent s’arrondir très haut au-dessus de ses yeux. Ça y était, les tarés étaient de retour ! Il y en avait un juste devant lui, un petit aux yeux verts.
- Hein… ! gémit Murano.
- De lui.
- Qui ?
- Lui, dit l’étranger comme une évidence.
- Lui ? demanda Babel en montrant la porte par laquelle la converture gazouillante était sortie.
- Non, LUI ! articula l’étranger. Il tendit un doigt sale vers le plafond… LLLui.
Bon sang ! pensa Babel dont la tête penchait dangereusement, qu’est-ce que c’est que ce zozo ? Les sourcils du géant s’étant relevés une nouvelle fois, Zozo eut la nette impression de n’avoir pas été compris. Il tenta de préciser sa pensée :
- Dieu.
Pause… Babel prit le temps d’avaler un peu d’air. Il en avait besoin.
 - Ouais… J'vous sers quoi ? coupa-t-il d’un coup de bouche.
- Euh… Eh bien… Un chocolat.
Chocolat ! Babel se frotta les yeux et dut en convenir : tout ceci était vraiment réel et laissait entrevoir une somme considérable d’emmerdements. Quant à pousser la provocation jusqu’à lui demander un chocolat, devant tout le monde… ça dépassait tout simplement les bornes. Chocolat !… Sans lui laisser le temps de se ressaisir, l'homme poursuivit dans une langue qui ressemblait fort à du Français, mais sans aucun doute n'en était pas : « Je suis Brumiste de l'ordre Brumiste du Stand Frère Ingénieur des Compagnons de Saint Berne ».
La phrase était sortie des lèvres étrangères sans la moindre petite virgule. Elle ne voulait rien dire. Pour le coup, Babel ne put s'empêcher d'entrouvrir la bouche. Et Zozo d’exhiber une sorte de badge doré et clinquant qu'il portait sous son blouson dégoûtant. «  Je fais partie du temple des Compagnons de Saint Berne. »
Babel ouvrit la bouche de quelques degrés supplémentaires et se pencha inconsciemment vers l'objet qui avait la véritable apparence d’une médaille en chocolat. Il était en effet tout à fait possible d’y distinguer quelque chose d'absolument illisible qui pouvait très bien vouloir dire ça. Charles-Marie-Clermont Muranoschiewsky, dit Babel Murano, ne put retenir le "Gh !" de stupéfaction qui s'échappa de sa gorge.
- Je ne suis pas autrement étonné que vous ne connaissiez pas ce temple, ajouta Zozo le Brumiste. À vrai dire, il n'est pas encore construit. Mais… il le sera ! affirma-t-il d'une voix vibrante, le doigt pointé vers le plafond dans le plus pur style du prophète de pacotille.
Emporté par le bel élan, Babel faillit ouvrir la bouche de quelques degrés supplémentaires, mais là, impossible, vraiment, il était à fond. Il la referma donc avec un claquement de dents, se disant que peut-être il n'avait pas tout compris et qu'il risquait de passer pour un âne s'il s'attardait sur le sujet. Les yeux pétillants d'une ardeur ardente autant que mystique, le prêtre Brumiste de Saint Machin raconta qu'il effectuait des relevés pour la mise en place du chantier, lorsque son ami s’était mis à cafouiller, à délirer, à se prendre pour un autre ou quelque chose d’approchant.
- Ténèbres-molles !! lâcha-t-il. Je ne comprends pas ! Un homme si solide… mental de fer. Avec notre matériel high-tech flambant neuf, qui a coûté la peau… je veux dire, une fortune à la confrérie…
- Ouais ! On vous l'aurait dit, nous, si vous nous l'aviez demandé, interrompit Babel. Il n'y a pas plus d’ail tchèque que de beurre en broche dans le marais, plaisanta-t-il.
Silence, odeur… Au milieu de l’odeur, après le temps de silence, le type, Zozo, sous l’emprise d’une totale inconscience, se défit du masque à gaz boueux qui pendait à son cou et le posa sans sourciller sur le comptoir extrêmement propre. Babel en eut un haut-le-coeur. Il avait osé ! L’abomination puante avait osé ! Poser sa merde ruisselante sur son comptoir ! SON comptoir !
Babel ouvrit de nouveau la bouche pour exprimer sa haine, mais aujourd’hui la vie n’était pas décidée à le laisser parler. Elle avait une dent contre lui. Donc, un nouvel éclair bleu irisa les fenêtres, un coup de tonnerre les fit vibrer, et la pluie se mit à tomber dessus en gouttes très grosses.
- Au fait, je n’ai pas terminé de me présenter. Frère Elvis Mariano. Mon nom de prêtre est Apocalypse, Apocalypse Mariano, mais vous pouvez m'appeler Apo, ou Elvis si vous préférez.
Sur ce, il tendit à Babel une petite main boueuse que le Grand serra inconsciemment dans sa grosse paluche sans presque s'émouvoir du contact visqueux. Babel eut à peine le temps de dire “Charles-Marie-Clermont Muranoschiewsky” qu’Apozozo enchaînait déjà : « Et pour mon ami ? Vous savez ce qu’il a, apparemment ».
- Ouais ! Et combien que vous y êtes resté, dans le marais ?
- Une quinzaine d'heures, je dirais.
- Quinze !! S'égosilla Babel stupéfait. Dites donc, vous devez quand même avoir un sacré bon matériel… et une santé au moins aussi bonne ! Les derniers qu'on a sortis de là, enfin, il y a longtemps, ils n'ont même pas tenu cinq heures.
Cela dit, il se fendit d'un sourire goguenard et fit un signe de menton à la clientèle.
- Hein ?!
Une rumeur enfla dans l'air dense et résonna dans le bar. Chahut, odeur, fumée. Un type au fond de la salle, un vieux, mi-bûcheron mi-sanglier, ne participait pas à la bruyante commémoration. Il était tout seul à une table, avachi, le visage troué du regard jaune des alcooliques. Jaune injecté de haine. Il pensait ; du moins essayait-il. Son esprit malmené par le gros temps ne parvenait pas à garder le cap plus de quelques mots… L'avait qu'à crever dans l'marais c'te… merde ! Voleur ! Chié, ma bouteille ! Y'en a pu… merde, de d'là ! J’vais y dire à c’te… c'te salope…
- Salope de rare !
La phrase rauque alla heurter l’oreille de Babel qui jeta un regard de plomb vers le fond de la salle. Il avait beau ne pas adorer les étrangers, ici on était chez lui. “Fallait rester poli”. Il n'eut pas besoin de parler, son regard fut suffisamment éloquent. La bouche de l'autre se referma et Babel revint à sa conversation :
- Et qui c’est qui vous en a tiré ?
Il accompagna sa question de deux coups de menton et ajouta dans la foulée, comme précision indispensable : « Du marais ».
- Personne.
- Personne ?! s'électrisa Babel. Vous voulez dire que vous vous en êtes sorti tout seul ?!
Le prêtre acquiesça de la tête. Comme hypnotisé par l'incroyable révélation, le très grand Babel acquiesçait de concert, si bien que l'autre se sentit obligé de raconter qu’il avait été forcé de se séparer de l’autre groupe pour tenter de sortir son ami de la purée de poix du marais. Sa voix devenant soudain très pathétique, il ajouta qu’ils avaient été à deux doigts d'y perdre la vie.
- Fumée-pure !! souffla-t-il. Jamais vu ça ! Qu’est-ce qu’il y a dans ce satané brouillard, de la chaux vive ?
- Il n’y a que le Diable qui sache, fit Babel en vieil habitué blasé, c’est comme une sorte d’acide. Même nous on ne fait pas long feu là-dedans…
Et puis, soudain, les mots prononcés par le bredin lui revinrent.
- Quel autre groupe ?!
- Ténèbres ! Même le plastique de ma radio a été rongé…
- Quel autre groupe ? insista Babel. Il y en avait d’autres ?
- Bien sûr.
Babel souffla. Le crétin semblait ne pas comprendre.
- Je vous signale que si les autres y sont encore, ils sont morts. Vous m’entendez ? Foutus !
- Non non, ne vous en faites pas. Mes frères doivent être en train de boire un bon chocolat à Péans en ce moment.
- C’est ça, chocolat. Si j’étais vous, je vérifierais au plus tôt.
- Ma radio est en panne.
- Emmener une radio dans le marais, c’est foutre de l’argent par les fenêtres, grinça Babel. Sur l’île, ça ne marche pas à cause des perturbations électromagnétiques et ça rouille sur pied. Ici tout le monde sait ça, même un enfant de cinq ans.
Apo-Elvis prit la réflexion de plein fouet, un de ses yeux verts cligna.
- Les nôtres étaient spéciales, très puissantes, top…
- Ça ne marche pas, coupa Babel.
- Ouais ! convint Apocalypse-Elvis.
Et puis, soudain, de ses bigarreaux verts et rouges tout autour, l’étranger fixa Babel d’une manière pénétrante. Bien vert ma foi, se dit Babel, pour des yeux. Apo-Zozo semblait brusquement absent. Son regard s’était mis à contempler un point indéterminé dans l’axe de Babel. Dans l’axe, mais bien au-delà, très loin, vraiment. Il avait en cet instant une tête des plus inspirée.
Complètement chamboulé le rare ! s’avisa Babel. Le Brumifol l’a attaqué jusqu’au bulbe. Il n’avait qu’à pas foutre les pieds dans le marais ! La Brumaille n’aime pas les étrangers. Elle les bouffe jusqu’au trognon, elle les digère la Brumaille, elle…
Cependant que le rare semblait à mille lieu d’ici, perdu dans des pensées étrangères, et que Babel était entièrement livré à sa ronchonnade locale, voire interne, le silence prit une nouvelle fois possession des lieux. Profitant des circonstances, un ange décrépi que personne ne vit, passa…  Et là, suivant l’ange de très près, au plus fort du silence, arriva la bête : un sanglier aux yeux jaunes, surgi d’entre les tables, qui se jeta sur Apocalypse Mariano.
- Voleur ! grogna-t-il en lui rentrant dedans tête baissée.
Apocalypse Elvis s’en alla bouler à deux mètres, sur une desserte, cassant la vaisselle de Murano. Le Très Grand réagit immédiatement. Il jaillit pour ainsi dire lourdement de derrière son comptoir, fondit sur l’agresseur et, l’entourant de ses bras puissants, le ficha dehors illico presto. Illico presto était en l’occurrence une tournure de style, Babel dut batailler dur pour traîner le sanglier jusqu’à la porte. Lui seul d’ailleurs au village était assez fort pour y parvenir.
- Sort d’ici, Hans ! avait-il beuglé en luttant contre la force brute du vieux.
 Tout le monde avait retenu son souffle et Apocalypse Elvis repris le sien. En sueur, Babel était revenu derrière son comptoir et s’était tû. L’affaire était close. Apocalypse-Elvis puait de plus belle.  Babel frétilla des narines en sentant la chose refluer puis se gratta le menton et demanda : « Ouais ! Mais alors… finalement, qu'est-ce que vous y foutiez dans le marais ? ».
Elvis Mariano fit décrire à ses deux beaux sourcils bruns, un demi-cercle presque parfait. Il déglutit bruyamment et articula : « Eh bien ! Je vous l'ai dit, je suis frère ingénieur, je suis là pour la mise en place du chantier ».
- Et l’autre, le… enfin, le noir ? hésita Babel.
- Pareil.
- Je vois… Hum !… mais quel chantier ?
- Celui du temple !… De Saint Berne !
Comme le patron ne semblait toujours pas percuter, le frère mit les points sur les i :
- Dans le marais.
Babel le fixa un instant d'un regard d'alcoolique assoupi. Et puis, d’un coup, la signifiance pure et exacte des propos de Zozo lui gicla à la conscience.
- Noooon ?!! Vous voulez dire que vous croyez vraiment pouvoir construire quelque chose dans ce merdier !
Et, levant les yeux au ciel, Babel fit sortir de sa bouche en cul de poule une espèce de gloussement ridicule et vexant :
- Hu hu huuuu !!
Ce faisant, il jetait à la compagnie des œillades complices d'écolier dissipé, pure incitation à la déconnade. Lorsque son œil plissé atteint celui de Berteaud, le borgne et idiot du village, il se produisit un phénomène très intéressant ; Berteaud fut pris d'une sorte de chose, à mi-chemin entre le rire raté et le cri d’agonie réussi :
- Haaaaaaaaaaaa ! Haha !… Haaaaaaaaaaha !…
Et la salle de reprendre en choeur :
- Ha ha ha ha ha… ! Hi hi hi hi… !
Les rires traînèrent leurs hoquets acérés pendant de longues secondes. Dans le slience revenu, le prêtre semblait soudain éteint, comme si ses dernières forces avaient filé à travers l’entaille pratiquée dans son amour propre par la moquerie collective spontanée.
      - Ça va, fit Babel en le voyant vaciller ?… Vous n’allez pas tourner de l’œil, au moins ?
Zozo le prêtre fit non d’un petit hochement de tête microscopique.
- Il faut que je… que je me repose… Il vous reste une chambre ?
 - C’est pas impossible, fit Babel.
Il sortit son cahier de réservation de sous son comptoir. Il était couvert de poussière. Il en tourna précautionneusement les pages, vides, vérifia avec soin que celle du jour était également vide et considéra l’étranger qui semblait devoir s’effondrer à tout instant. Il fallait accélerer le mouvement s’il ne voulait pas avoir à le porter lui-même dans sa chambre :
- La jaune… Ving euros payables d’avance. Et vingt euros pour celle de votre ami.
Le prêtre sortit deux billets trempés d’une de ses poches et les jeta négligemment sur le comptoir. Babel eut une pensée émue pour les petits tas ramolos informes qui avaient été des billets de banque autrefois et qui suaient leur jus nauséabond sur le zinc. Il les saisit délicatement par la queue et les déposa sur le rebord de son évier. L’argent n’a pas d’odeur ; même celui qui pue.
- Premier étage, la jaune, à gauche au fond du couloir, expliqua-t-il en tendant un doigt humide vers l’escalier. La clef est dessus. Essayez de ne pas tout me dégeulasser.
L'exposé était clair, concis, non sans une certaine beauté stylistique. Quelques clients, dont Berteaud, débile, mais débile littéraire, laissèrent perler une lueur d'admiration dans l'un quelconque de leurs yeux. Les deux même pour Berteaud qui bien que borgne n'était pas avare. En guise de conclusion ultime, Babel sortit d'on ne sait où sous le comptoir une serpillière crasseuse qu'il tendit avant d’ajouter avec conviction :

-Pour enlever le plus gros.

La précision put sembler un instant superflue, mais en regardant la serpillière de plus près, frère Elvis s'avisa qu'elle était en fait indispensable, car, sans aucun doute, cette chose qui pendait sous son nez semblait plus à même de rajouter du sale que d’en enlever. Elvis dut pourtant affronter la pénible réalité : il fallait obligatoirement qu'il se saisisse de la serpillière ignoble sous peine de vexer l'espèce de baleine de trois mètres de haut qui lui faisait face. Il finit par agripper la chose du bout des ongles. Intérieurement, Babel appréciait son remake personnel de l’arroseur arrosé intitulé « le dégoûtant dégoûté ».
La serpillière délicatement écartée de ses vêtements pourtant boueux, le prêtre s’éloigna vers l’escalier et disparu à l’intérieur de sa mâchoire à degrés. Quant à l'odeur, elle décida de rester encore un peu. Les yeux rivés sur les traces de boue qui cheminaient tout droit vers le premier étage, le minuscule troupeau humain parqué dans l’unique bar de Vert-Mariales hésitait à relancer le flot banal de la conversation quotidienne. Le vocabulaire à disposition dans les rouages de la machine à parler semblait momentanément bien trop léger pour rendre compte du poids de l’événement.
Nom de bleu ! Murano venait de louer deux chambres, coup sur coup, à deux rares qui puaient le marais ! Une fois mise en forme avec les mots adéquats, la nouvelle se répandrait comme une traînée de poudre dans le village, au fil de ses ruelles biscornues, de bouches biscornues en oreilles biscornues. On eut dit que les atomes de l’air venaient subitement d’inverser la course aléatoire de leurs petits électrons. Aujourd’hui était vraiment un jour singulier, dont la trame vibrait étrangement dans le flux trésaillant du temps. Un chien aboya… puis un autre. C’était bien la preuve. Ils avaient senti, eux aussi, l’altération imperceptible dans le fil de la destinée. Les chiens ne savent pas mentir.