Mera Peak, NEPAL Par Christel Seval

 

Chapitre premier

 

Extrait du journal de Patrick Grimbois.
20 Octobre, Aéroport de New Delhi.

L’Inde est une autre façon de penser l’homme. Cessons de croire à l’uniformité (la Coca-Cola-ité) du monde, l’étranger que je suis ressens l’étrangeté du sous-continent rien qu’à travers la lucarne que représente cet aéroport. Les sons, les odeurs, les habits des gens qui circulent dans cet espace international sont révélateurs d’une autre réalité. Ce ne sont pas des images Hollywoodiennes colorées d’éléphants, de palais, de rajahs enturbannés, de fakirs efflanqués et de vaches sacrées qui me viennent, seulement un sentiment de différence et d’incompréhension, ce qui va ensemble.
Quatre heures se sont écoulées depuis l’atterrissage et une égale durée m’attend avant le saut de puce vers Kathmandou. Martine et Nicky se sont endormies. J’admire leur prouesse. Je crois avoir essayé toutes les positions, m’être plié en deux, trois et quatre, sur un fauteuil puis sur deux, pour finalement préférer le sol en marbre. Bien que la torture des saillies et des creux des fauteuils défoncés ait cessé, l’inconfort ne s’est pas effacé, il s’est seulement déplacé. Il y a l’éclairage au néon industriel qui irrigue mes paupières d’éclats tremblotants. Et la musique susurrante, aux voix de femmes aiguës comme des enfants, qui résonne à travers l’immense hall et chevauche d’incessants messages incompréhensibles que les murs se renvoient en échos interminables.
Un bataillon de moustiques se met à piquer. Je me gifle à tour de bras. L’air pur de la destination m’a occulté cette incartade dans la chaleur de l’Inde et ses foyers de paludisme.
Rougi, j’enfile une chemise à manches longues ainsi qu’un jean et un bonnet en laine que j’enfonce jusqu’au menton. Recroquevillé, les mains à l’abri dans mes manches, en position de mandarin, je m’apaise un moment, avant que la touffeur tropicale ne m’étrangle dans ses bras mous. Ne tenant plus, énervé et las, je me déshabille et rejoins Arnaud Gérand et Paolo Cozzi autour d’un café à la couleur de thé. Paolo, qui a souvent transité par Delhi en conduisant ses groupes au Pakistan, ou dans le nord de l’Inde, ou encore au Népal, a pris un jour la résolution  de ne plus tenter de dormir ici, une perte de temps irritante considère-t-il. Tant mieux, cela lui permet de gérer nos intérêts. Car les méandres des procédures indiennes, tortueuses et nonchalantes, s’accommodent mal de nos tempéraments pressés. La récupération des bagages nécessite en premier lieu palabres, patience et bakchich. La vérification  des passeports et billets d’avion effectuée au milieu de la nuit par un type louche et gras qui multiplie les allées-venues demande ensuite un certain contrôle sur soi. Demeure l’enregistrement, l’ultime épreuve qui peut mal tourner : incident technique, sur-réservation, pourboire insurmontable, autant d’obstacles qu’il est préférable de négocier au plus tôt et les yeux ouverts.
Malgré la fatigue qui devrait reporter ce genre de débat au lendemain, Arnaud s’enquiert de mes motivations. Je ne lui parle que de mon expérience alpine - surtout des échecs, les échecs sont plus intéressants - et tais le reste. Je ne suis pas prêt à mentionner le carnet jaune qui dort (lui), à l’abri dans le sac à dos qui me tient lieu de bagage à main. Je ne tiens pas à évoquer ici la mort de mon père ; ni celle de mon grand-père. Il s’agit d’une affaire de famille.
Quand j’ouvre le carnet à la date du voyage vers la capitale népalaise, le récit du grand-vieux - le père de mon vieux - s’enflamme. On y ressent la poussière, le vent chaud, la cohue et son cortège de remugles dans le train indien qui quitte Delhi pour Vanarasi et Patna. Une jeep avec chauffeur l’emporte ensuite dans la plaine monotone et aride, mal cicatrisée des inondations de la mousson des précédents mois, jusqu’à Raxaul, Birganj, et pénètre au royaume du Népal. Il est ravi par le changement. Le paysage est devenu vert, intégralement, et a perdu sa platitude désolante. La végétation, les cultures en étages sur les collines, toutes ces nuances de vert le rafraîchissent, lui lavent l’âme des tourments brûlants du trajet depuis Bombay. « Ici, les gens ne meurent pas de faim, la terre est accueillante » écrit-il dans un accès de joie intense. L’avion va me ravir cette joie. Mais j’éprouverai sans doute un sentiment fort quand, dans un intervalle de temps que j’estime à 4 heures trente minutes, je survolerai les traces de mon ancêtre avant de planter mes pas exactement dans les siens.