Prime Time - Par Serena Gentilhomme et Claude Bolduc
Prologue
D’abord il y a les orteils. Les orteils sont là depuis que la télévision existe, gardiens de cette frontière qu’on aurait dite infranchissable entre la réalité de ce qui leur fait face et le factice de ce que l’on voit scintiller derrière eux. Alors qu’en certaines circonstances ils sont actifs au point de constituer une source de distraction, les voilà plutôt somnolents, appuyés les uns sur les autres telles deux grappes fruitées suspendues à des branches opposées. De temps à autre un frémissement les parcourt, à peine suffisant pour convaincre que les orteils ne sont pas tout à fait endormis. Ce n’est qu’au moment où, surpris par la voix de l’annonceur derrière eux, ils se tendent subitement que la réalité se fait jour : on est à l’écoute.
Majestueux, dressés telle une haie d’honneur, les orteils s’écartent tels les pans d’un rideau de théâtre, ouvrant la voie au monde de l’écran.
« Ne quittez pas l’antenne, car dans quelques minutes, une édition spéciale des Dossiers de l’inconcevable vous emmènera là où nulle télé ne vous a jamais emmené : dans l’intimité de deux psychopathes qui s’en vont rejoindre leur créateur, les Natural Born Writers ! »
* * *
Intérieur nuit, dans une cuisine parfaitement nettoyée
Au-dessus d’un feu vif, pilotée par les gestes habiles d’un chef cuisinier, voltige une poêle, dans laquelle rissole un morceau de viande, oblong et épais.
Les pointes d’une fourchette s’y enfoncent.
– C’est au point : un peu d’estragon ciselé là-dessus et ce sera parfait. À vous de jouer et à mon tour de vous filmer, cher collègue !
La caméra passe d’une main à l’autre et, après quelques plans flous, finit par encadrer un plan de travail, sur lequel est enchaîné un corps humain, secoué de faibles soubresauts : son bas-ventre et ses jambes baignent dans une vaste flaque obscure.
– Lou, qu’as-tu fait du couteau à viande ?
– Dans l’évier. Ciel, j’ai oublié de l’affûter !
– Bah ! ça n’en sera que plus plaisant !
Raclement de la lame sur les os du cou et premier cri de l’agonisant.
– De la musique, vite, volume maximum, ou tout le quartier sera ameuté : le dernier succès de Greta Gein, I’ll curse you to hell, fera l’affaire.
Dans un déluge de décibels, s’élève une voix qu’on dirait jaillie du neuvième cercle de l’enfer et qui, pourtant, n’arrive pas à couvrir des hurlements de plus en plus bestiaux, qui se muent en gargouillis quand un geyser de sang gicle de la carotide sectionnée, noyant l’objectif du cinéaste amateur.
* * *
« ces images, vous les connaissez, mesdames et messieurs. Elles ont fait le tour des bulletins de nouvelles du monde il y a trois ans déjà, alors que ces monstres insaisissables se sont mis à filmer leurs ébats cannibales. C’est un rendez-vous, tout de suite après la pause ! »
– Wow ! Buzzant ! Ça va être bon !
Et les orteils de s’activer de part et d’autre de l’écran, de s’enlacer et de danser tels les premiers rangs d’une foule en délire confrontée à l’imminence d’un événement mémorable.
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